Des Caraïbes à l'Amazonie - Colombie (2021) - Les voyages du P'tit Malet
Viva Colombia !
Des Caraïbes à l'Amazonie - 2021
Amérique
Viva Colombia !
Des Caraïbes à l'Amazonie
Novembre-décembre 2021

Introduction

Après la Bolivie en 2020, la Colombie en 2021. En ces temps de pandémie, j’ai fait le choix de re-découvrir en profondeur des pays qui m’avaient beaucoup séduit lors de mes premiers passages.
Car la Colombie ne manque pas d’atouts. Elle réunit à elle seule l’ensemble des richesses d’Amérique latine. Et c'est en remontant le fleuve Magdalena que l'on retrace son histoire.
Depuis Carthagène des Indes, ville caribéenne, moderne et symbole du passé colonial de tout un continent, je suivrai les méandres du río Magdalena, jonglant d’une cordillère à l’autre, de villages coloniaux et colorés en forêts d’émeraude ou de café. Mon voyage m’emmène alors sur des pistes aux confins du pays, aux portes de l’Amazonie, là où des trésors à peine dissimulés dans la forêt remettent en cause les théories des origines du peuplement du continent.
Voyage à travers cette Colombie tout en diversité et en couleur.

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Distance
2 410 km
Durée
28 jours
Point culminant
4 130 m
% de pistes
30 %
La carte du voyage
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Colombie

« La llorona loca »


S’attarder à Bogota n’est pas un mal. Le temps d’une semaine de télétravail, on apprend à mesurer les richesses de la capitale colombienne. Car Bogota sait afficher ses trésors. Son musée de l’Or, qui expose plusieurs milliers de pièces d’orfèvrerie précolombienne, jouxte celui, plus discret, consacré à l’émeraude.
Bogota est une capitale résolument andine, s’étirant sur un haut plateau à plus de 2600 mètres d’altitude. Une capitale néo-andine même, où l’art est sur le devant de la scène. Les graffitis – des portraits mettant la plupart du temps en avant des ethnies indigènes – colorent la ville, et les œuvres donnent vie au quartier bohême de la Candelaria. En matière d’art, elles concurrencent presque l’étonnant musée Botero. Dans cet univers surprenant, on prend presque la rondeur des peintures avec une forme de légèreté. Et moi qui me pensais en surpoids…

Au terme de cette semaine d’acclimatation, 23h de bus. Tout au nord, baignée dans la mer des Caraïbes, Carthagène des Indes est la ville mythique d’Amérique du Sud, l’immanquable par excellence, le point de départ ou d’arrivée des voyageurs. Bastion de l’Empire espagnol en Amérique du Sud, elle est un symbole de l’histoire coloniale. C’est par elle que transitaient tout l’or et l’argent du continent. C’est vers elle que se dirigeaient une partie des esclaves venus d’Afrique : à tel point que Carthagène y est pour beaucoup dans le brassage ethnique d’Amérique latine. Enfin, elle fut l’une des premières à accéder à l’indépendance, au début du XIXe siècle.
Aujourd’hui, un lacis de gratte-ciel rappelle qu’elle demeure une cité portuaire importante à l’échelle du continent. Des gratte-ciel qui s’ajoutent aux remparts et ceinturent la ville historique, colorée, touristique. Carthagène est une ville animée, moderne, qui fait l’étal de ses boutiques de mode et de bijoux devant lesquelles on flâne au carrefour de jolies ruelles fleuries. J’y passe peu de temps : après plus d’une semaine en Colombie, je suis impatient de commencer mon voyage à vélo.

En cette matinée dominicale, les principaux boulevards sont réservés aux cyclistes. L’occasion idéale pour m’éloigner de la ville. En quelques dizaines de kilomètres, la 2x2 voies laisse place à une route à double sens entrecoupée par un trafic abondant, un balet de semi-remorques, les mulas, qui transportent toutes sortes de marchandises entre la cordillère des Andes et les ports de la côte caraïbe.
Un embranchement me détourne pour une parenthèse plus tranquille qui enjambe en plus d’une centaine de kilomètres les effluves du río Magdalena. Dans la plaine, le fleuve, qui parcourt toute la Colombie du Sud au Nord, se scinde et se perd de marais en canaux. Un simple pont suffit pour prendre de la hauteur et offre une vue à 360 degrés sur la plaine, paisible, silencieuse. Le matin, seule une poignée de barques de pêcheurs troublent les émoluments du fleuve. Plus loin, mon regard se porte sur les aigrettes disséminées dans les marais : elles aussi sont à la recherche de poissons. Enfin, quelques maisons dont les eaux en saison des pluies atteignent parfois les paliers.

Mompox : je ne sais plus si je suis sur une île. Durant la période coloniale, cette petite ville posée sur les rives du fleuve était un centre de perception d’impôts majeur, à tel point que transitaient des fonds depuis Bogota ou Lima en direction de Carthagène et du royaume d’Espagne. L’accès fluvial étant rendu de plus en plus difficile par l’accumulation de sédiments, Santa Cruz de Mompox a aujourd’hui perdu de son importance, mais pas de sa superbe. Au-delà des premiers carrefours aux abords de la ville, de petites ruelles coloniales parsemées d’églises colorées habillent la ville, aujourd’hui inscrite au patrimoine mondial l’UNESCO.

« Llegaste en el pueblo de la Llorona Loca » (« Tu es arrivé dans le village de la pleurnicheuse folle »), me lance avec le sourire Sader avant de me tendre mon troisième verre de salpicon (une boisson à cheval entre un jus et une salade de fruits). Une bien étrange manière de promouvoir le village de Tamalameque. Alors il me raconte l’ancienne légende, celle d’une jeune femme, enceinte et repoussée par son amant, qui décide d’avorter avant de se repentir, et de mourir dans les courants de la rivière dans laquelle elle avait laissé son bébé. Son esprit hanterait les rues de Tamalameque, lançant des cris et pleurs pour son enfant disparu. A vrai dire, je suis toujours dubitatif. Mais en Colombie, tout est toujours plus joyeux lorsqu’il est conté sur le rythme de la musique. Alors Sader entonne les premiers couplets d’une salsa locale, allègre, colorée. Et me voilà convaincu. « Je t’offre le dernier verre », termine-t-il.

♫ Ecouter la Llorona Loca ♫

Après quelques dizaines de kilomètres, je retrouve la route principale, une 2x2 voies, en direction de Bucaramanga. Avec elle, le flot de véhicules qui relient les grandes villes andines avec celles de la côte.
Chaque soir, il m’est facile de trouver un endroit où dormir : chaque station-service propose des chambres simples, mais (très !) propres et climatisées pour moins de 7 euros. J’y apprends que cette route n’est pas si sûre : la violence s’est accrue ces dernières années. Presque toutes les stations services de la région ont connu des attaques ces derniers mois. Alors, comme un peu partout en Colombie, on accuse bien trop souvent les « Venecos » (le terme est péjoratif), ayant fui la crise politico-économique au Venezuela. Mais pas uniquement. En cause, le confinement de 2020 qui a appauvri près de la moitié de la population. Lorsque l'on prive une population de ses revenus, de ses moyens de subsister, à quoi devrait-on s’attendre ? Quand considérera-t-on que le confinement a été davantage un acte criminel qu’un moyen de protéger la population, surtout lorsqu’on ne lui offre aucune couverture sociale pour survivre en contrepartie ? Il y a fort à penser que les conséquences se feront ressentir sur le long terme dans bien des pays : en Colombie (comme dans beaucoup de pays en développement), la délinquance s’est accrue, les narcos ont repris du service… La délinquance, j’en ai d’ailleurs fait l’amère expérience quelques kilomètres à peine après Carthagène, lorsque deux hommes armés sur une moto m’ont violemment dérobé l’un de mes portefeuilles (contenant téléphone et carte bancaire) alors même que j’étais sur le vélo. Ce fut bien sûr un acte isolé, de la malchance, qui n’est assurément pas le reflet des Colombiens. Mais corroborée à d’autres témoignages, la mésaventure rappelle ce contexte particulier que la pandémie a accentué.

Les derniers kilomètres vers Bucaramanga sont une succession de montées et de descentes. La route s’est rétrécie, les pourcentages se sont accentués. L’enfilade de camions persiste. La route est dangereuse, surtout sous la pluie. Depuis le départ, les averses sont quotidiennes. Mais, même en saison des pluies, les averses ne durent pas : souvent une dizaine de minutes, le temps de m’abriter, d’attendre une dizaine de minutes supplémentaires afin que l’éclaircie sèche la route à nouveau. Les pluies les plus soutenues sont généralement en soirée, voire en tout début de matinée.
Pas de chance : il pleut presque toute la matinée sur les derniers kilomètres menant à Bucaramanga, terme de cette première partie du voyage. Désormais, je laisserai la majeure partie du temps les grands axes pour de plus petites routes et des pistes. Et j’entre dans les montagnes de la région du Santander.

Route de l’émeraude et pistes de boue

Une petite route vallonnée traverse une région agricole, où les arbres fruitiers entourent les charpentes de belles fincas aux toits en tuiles et d’un blanc réfléchissant sous un soleil ardent. Il s’y échappe parfois le son vibrant et festif de cumbias, de salsas, ou de merengue colombiennes.
Puis les lacets plongent jusqu’au fond d’un canyon, où semblent paisiblement s’écouler les eaux du río Sogamoso. En face, plus de 20 kilomètres de montée, parfois très raide, sous une chaleur étouffante. Au détour de virages, la route dévoile des miradors spectaculaires et surplombe des paysages arides, quoiqu’encore très verts en cette fin de saison des pluies.
Zapatoca : un premier village au charme colonial dont la région du Santander a le secret. La piste descend à flanc de montagnes sauvages où s’éparpillent quelques fincas. Au loin, les rivières Suarez et Sogamoso découpent les reliefs et creusent un entrelacs de canyons.
Ce soir, j’atteins le petit village de la Fuente, isolé au cœur des montagnes. Le temps semble y être suspendu. La petite place centrale est le centre d’une vie locale, détendue. Le lieu est idéal pour passer la nuit. En Colombie, l’approche est toujours aisée, et les conversations faciles : je m’attarde à converser avec la moitié du village pendant un long petit déjeuner. Il me faut reprendre des forces, car en face, une longue montée mène à Barichara.

Le plus beau village de Colombie et peut-être même d’Amérique du Sud. Le plus emblématique et le plus visité de la région aussi. Barichara est coquette : homogène, soignée, méticuleusement préservée. Perché sur un plateau dominant le río Suárez, le village ne manque pas de relief. Il suffit de prendre un peu de hauteur, au nord-ouest, au sommet des ruelles pentues, pour admirer de superbes panoramas : le canyon d’un côté, Barichara de l’autre. On y voit ses rangées de ruelles perpendiculaires, pavées d’immenses pierres taillées. Des pierres ocre jaune qui habillent églises et cathédrale, dont les dômes et couleurs contrastent avec les murs des maisons, blanchis à la chaux et entrecoupés de portes et de fenêtres en bois peintes de vert ou de bleu. Le charme de ce village assoupi, quoiqu’un tantinet carte postale, a été un vrai coup de cœur lors de mon premier passage en 2013 et le reste encore aujourd’hui.

Une longue route monte progressivement vers les hauts plateaux Boyaca, la patrie de Nairo Quintana. Entre 2600 et 3000 mètres d’altitude, les arbres, les vaches tachetées de blanc et de noir qui paissent dans d’immenses collines de pâturages confèrent à la région un petit air de Creuse.
Puis la route plonge près de 2000 mètres plus bas (puis monte, plonge, et remonte encore...) dans une jungle fluorescente sur laquelle s'accrochent quelques nuages. Sur des pistes en dehors des sentiers battus, direction Muzo: un mystérieux village qui abrite les mines d'émeraude les plus pures au monde que l'on exploite depuis près d'un millénaire.
A Muzo, le contact est facile, les gens sont curieux et accueillants. La guerre des années 90, particulièrement virulente ici, semble bien loin. Bref, je me sens bien dans ce petit village perdu entre des montagnes verdoyantes et les rivières boueuses qui libèrent parfois quelques émeraudes.
J'y fais de belles rencontres, toujours avec ce cariño qui caractérise les Colombiens. Ici, j'y trouve autant de sourires que de « Díos te bendiiiiiga » (« Dieu te bénisse », en insistant bien sur le « i ») au moment de partir.
Pablo, un cycliste local, me conseille sur le meilleur itinéraire (celui avec le moins de boue...et de montées). Avant de partir, il m'offre une petite pierre d'émeraude, le souvenir local...
La région est sans doute la plus belle surprise de ce voyage et mon vrai coup de coeur. Ici, pas de site touristique, de montagne spectaculaire (encore que...), mais une route mystérieuse, des pistes peu fréquentées sans touristes m’offrant des rencontres privilégiées. Et cet accueil, cette douceur valait bien toutes les émeraudes du monde.

De l’Eje Cafetero à l’Alpe d’Huez

La route zigzague parmi des forêts tropicales dans une succession de montées et de descentes. Chaque sommet, chaque col révèle un point de vue sur la canopée, immense, seulement interrompue par une petite poignée de villages. La chaleur s’amplifie au fur et à mesure que l’on approche à nouveau du río Magdalena. Le grand fleuve sépare littéralement en deux la cordillère des Andes et est le point d’ancrage qui me permet de passer des monts orientaux au massif occidental, plus volcanique.
Je retrouve la plaine pour l’une de mes journées les plus chaudes du voyage. Ici, il fait près de 38°C toute l’année. En fin de journée, je traverse un amas de bâtiments détruits et de maisons abandonnées. Un nouveau village a été construit quelques kilomètres plus loin. Armero a été laissé comme telle, comme pour conserver intact le souvenir de l’éruption de 1985, meurtrière, douloureuse pour tout un pays. Difficile de poser des mots sur la catastrophe, et plus encore de prendre de quelconques images.
Pour moi, Armero est aussi le pied d’une longue montée sur les pentes du Nevado del Ruiz : près de 85km d’ascension pour atteindre les quelques 4000m d’altitude. Ici, la chaleur de la jungle et de la plaine a laissé place à une forêt de frailejones parfois nappés par un brouillard glacial. Les eaux qui s'échappent des flancs du volcan Nevado del Ruiz offrent une symphonie de contrastes et forment parfois quelques bains thermaux de couleur électrique.

Un peu partout en Colombie, on rencontre des cyclistes. Cela n’est finalement pas surprenant dans un pays où ce sport est tellement imprégné dans la culture. Mais dans l’Eje Cafetero, j’ai l’impression qu’ils sont plus nombreux qu’ailleurs (il est vrai que je n’ai pas été dans la région de Medellin ou de Tunja). Qu’ils roulent sur des vélos de route dernier cri équipés de jantes en carbone ou de vieux VTT, beaucoup ralentissent et échangent avec moi. « J’habite à 50 km de l’Alpe d’Huez » est toujours la forme la plus simple de situer Grenoble. Et les visages s’illuminent : « Ah, l’Alpe d’Huez ! ». Cette passion vibrante pour le cyclisme est certainement l’un des aspects qui me plaît le plus en Colombie. Mêlé à la facilité des rencontres, cet enthousiasme et cette affection si particulière que portent les Colombiens, on s’y sent happé, mieux et pourtant si loin de chez soi.
Même les ennuis mécaniques (fréquents sur un vélo bon marché acheté sur place) ne sont que rarement un problème tant les réparateurs de cycles abondent, presque dans chaque village. Ils sont là aussi un lieu pour parler cyclisme, pour partager nos passions communes. Changer tous les rayons de la roue ou encore le pédalier n’a jamais semblé aussi facile.

Retour dans l’Eje Cafetero. On y trouve du café, beaucoup de café. Une grande partie de la production nationale même. Des plantations à perte de vue, sur chaque montagne, entre chaque ville et village. Du café, mais pas seulement. Plus au sud, autour du village coloré de Salento, les palmas de ceja tapissent les montagnes. Ces palmiers géants – certains atteignent 60m de haut – sont endémiques. Et c'est dans une vallée parallèle à celle très visitée de Cocora, que l'on en trouve la plus grande concentration au monde. Ici, personne, si ce n'est quelques fincas, que relient les quelques arrieros accompagnés de leurs mules et de leurs chevaux. Et toujours des sourires. Ce soir, je dormirai près d'une finca, à côté de bains thermaux. Rien de mieux après une belle journée de vélo...
Le col à plus de 3300m franchi la veille laissait présager d’une longue descente, en plusieurs paliers. Une piste caillouteuse à flanc de montagne laisse les palmas de ceja pour des paysages tout aussi verdoyants, dominés par la silhouette enneigée du Nevado Tolima. Ce matin, le ciel est entièrement dégagé. Et le contraste offert par le volcan et ses quelque 5200 mètres est saisissant.
La piste bifurque sur la route principale, encombrée, qui se dirige vers Ibague, et relie Bogota aux principales villes de la cordillère occidentale.
Fin de la vallée : les paysages s’élargissent pour une plaine, celle du río Magdalena que je retrouve pour la troisième fois. Et c’est une nouvelle journée de chaleur.

Toute l’histoire de l’Amérique

Un itinéraire hors des sentiers battus traverse les montagnes de la cordillère orientale. Une matinée de pluie et j’escamote à l’arrière d’un 4x4 l’ultime longue montée du voyage. Depuis un plateau à plus de 2000m d’altitude, la piste jongle entre de petits villages à travers une vallée verdoyante. Les quelques maisons arborent des décorations de Noël, des lumières, des sapins faits de bric et de broc, des crèches parfois. J’y suis toujours très bien accueilli : on m’invite à dormir, toujours avec ce cariño et une grande bienveillance. A proximité de San Vincente del Caguan, je retrouve la plaine, immense, sauvage. Le début du bassin amazonien.
Le long du río Guayabero, on entre dans une région de savanes tropicales très peu peuplée, reculée. Ici, on a beau s’éloigner des montagnes, il n’y a pourtant pas un seul mètre de plat. Au fur et à mesure que j’avance vers l’Est, les pistes, poussiéreuses en ce début de saison sèche, sont de moins en moins fréquentées. A partir du village de La Macarena, on ne croise plus quotidiennement que quelques motos de fermiers locaux.
Les fermes font parfois office de bar-cafés où se retrouvent ces ganaderos, qui répondent en écho d’un signe de main à mes salutations. Mais souvent, les conversations se taisent. Il faut quelques minutes, une tournée de bières, avant qu’elles ne reprennent. Il n’y a aucune hostilité. Mais la région sait garder ses secrets. On se méfie certainement davantage de moi qu’ailleurs. Dans une petite épicerie, on se libère, on me confie à voix basse : « Ici, on sait qu’il y a des fermiers, des gens louches qui viennent commercer. Et tu as vu l’affiche pro-FARCs dans le village ? ».
Aussi loin de tout, pas étonnant qu'on y cultive encore la coca. Et en Colombie, elle ne sert pas vraiment à faire des infusions ou des bonbons.
Ici, zéro touriste : la région souffre encore d’une réputation bien trop sulfureuse. Pourtant, je ne m’y sens pas en insécurité, loin de là. Les pistes sont même bien plus tranquilles que les grands axes qui m’avaient mené vers Bucaramanga. Et pour peu de ne pas avoir la curiosité d’aller chercher les champs de coca cachés entre jungle et savane, on voyage en paix. J’ai même beaucoup apprécié rouler sur ces pistes silencieuses, isolées, loin de tout, et qui demandent l’engagement auquel j’aspire.

Aux portes de l'Amazonie, des montagnes tabulaires s’élèvent au-dessus la canopée. Ces tepuys abritent quelques-uns des plus beaux trésors de toute l'Amérique. Dissimulées dans leurs falaises, des peintures rupestres, découvertes pour la plupart il y a quelques décennies à peine et que les années de guerre ont laissées inaccessibles jusque dans les années 2010.
Au terme d’une courte marche dans la jungle, on atteint le Cerro Azul, un échantillon fascinant des merveilles de la Serrania de la Lindosa et du parc naturel de Chiribiquete. En effet, si on n’a découvert à ce jour qu'une infime partie de ces peintures, on estime qu'il y en aurait plus de 70 000 dans toute la région, soit la plus grande concentration au monde.
Derrière une forêt de jade, des milliers de pictogrammes ocre-rouge tapissent les immenses parois lisses et argentées des falaises. Parfois, les motifs se superposent et s’entremêlent. On cherche alors à imaginer ce qu’ont essayé de nous dire les premiers habitants de la région. De mystérieux dessins représentent ainsi des champs agricoles, des mains d'hommes au pochoir, des chasseurs, des oiseaux, des tapirs, des jaguars, ou encore des serpents à pieds. Depuis la nuit des temps, les peuples amazoniens nous illustrent leur mythologie.
Les pictogrammes semblent dater d’époques différentes. Des représentations de chiens attaquant des indigènes (seraient-ce là ceux du conquistador Felipe von Hutten ?) côtoient des peintures que l’on a daté à plus de 12 500 ans. Comme certaines découvertes similaires récentes, elles remettent en partie en cause toute la théorie classique de peuplement de l'Amérique. Comment pourrait-on traverser le détroit de Béring et vivre au même moment à plus de 10 000 km de là?
Je reste bouche-bée. Immenses, colorées, remarquablement conservées : à travers ces fresques, c'est toute l'histoire, la préhistoire de l'Amérique qui s'exprime. Et je fais le lien, lointain, avec Carthagène, mon point de départ. Cette ville touristique, si importante dans l’histoire moderne du continent. En remontant le pays, on y perçoit presque un pont avec ces fresques oubliées, où convergent préhistoire, période pré-colombienne, et début de la colonisation.

A quelques encablures de la fin de mon voyage, j’ai pied dans l’eau d’une rivière percée d’une constellation de puits naturels. Mais mon regard reste fixé sur ces fresques du Guaviare, ce Lascaux d’Amérique, hypnotique.
Il n’y a probablement pas de meilleur moment qu’ici pour conclure mon voyage : je revends facilement mon vélo pour une trentaine d’euros avant de prendre un bus pour rentrer à Bogota. La mésaventure du premier jour a été oubliée depuis longtemps, pulvérisée par l’étal des richesses que m’a offert ce pays.

Car plus qu'ailleurs, la Colombie rassemble tous les atouts du continent. Un pays en pleine ébullition, au développement débordant, à l’avant-garde en Amérique du Sud. Un pays vibrant, coloré, et enthousiaste.
En Colombie, on a un pied dans les Andes, l’autre sur la côte caraïbe. Et entre les deux, des villages coloniaux, des rivières, des forêts tropicales, tantôt fluorescentes, tantôt couleur émeraude, qui s’étendent jusqu’à l’Amazonie. Le tout baigné dans un cariño inégalable, probablement le plus démonstratif d’Amérique latine. Ce même cariño qui nous donne ce sentiment de nous sentir en famille à l’autre bout du monde.
Et je ne peux que m’émerveiller de cette Colombie toute en diversité qui, après tant d'années d'ombre, retrouve enfin la lumière qu’elle mérite.

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