S'élever vers le Kham (2026) - Les voyages du P'tit Malet
S'élever vers le Kham
Thaïlande, Yunnan, Tibet - 2026
Asie
S'élever
vers le Kham
Avril 2026

Introduction

Depuis longtemps déjà, je rêvais de remonter l’un des fleuves les plus célèbres d’Asie — le Mékong — depuis son delta jusqu’à sa source. Mais un tel projet dépassait le temps que je peux habituellement consacrer à mes voyages. En étudiant la carte, j’ai choisi une autre ligne, plus verticale : filer au nord depuis les plaines de Thaïlande jusqu’au plateau tibétain. Du moins, un Tibet auquel j’avais accès sans guide : le Kham. Et quel Tibet ! Loin des artifices du tourisme de masse, on entre dans une région plus confidentielle, profondément spirituelle, au terme d’un mois de voyage aussi varié et contrasté que sa cuisine. Du chaud au froid, de l’été à l’hiver, du thé aux rizières.

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Distance
3 370 km
Durée
38 jours
Point culminant
4 620 m
% de pistes
5 %
La carte du voyage
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Thaïlande (Bangkok / Sukhothai / Phrae)

Les routes émaillées

Bangkok : une courte attente pour le taxi dans lequel je glisse mon vélo encore emballé. Dans les lumières de la nuit, direction le nord de la capitale et sa banlieue docile, Rangsit, qui constitue un excellent point de départ pour éviter le gros du trafic. La chambre de mon hôtel est le lieu le plus confortable pour ma cérémonie de départ : remonter le vélo, vérifier les sacoches, étudier une nouvelle fois la carte.

Une route secondaire file en lignes droites jusqu’à Ayutthaya. Je suis rapidement à l’abri des véhicules. Cette fois, j’avais minutieusement préparé mon chemin à l’avance à l’aide de cartes et d’images satellites afin de suivre le plus possible les artères secondaires qui irriguent la plaine thaïlandaise. Vu de haut, elle ressemble à un tissu infiniment maillé : routes qui bifurquent tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, chemins en pointillé, talus et digues. Sur le vélo, ce réseau devient une collection de textures. Il y a les deux voies à l’asphalte parfait qui ronronne doucement sous les pneus ; les routes étroites voire légèrement sinueuses et bordées de lignes blanches continues comme les coutures qui les referment ; les rubans de béton rugueux ; les voies asphaltées mais délaissées ; et parfois même une piste timidement gravillonneuse.
Et c’est là, sur ces axes de second rang, que la campagne thaïlandaise dévoile ses trésors. D’abord les klongs, ces canaux assoupis autour de la capitale, où l’eau reflète des formes, des façades, des fils électriques. Puis les rizières et les champs de maïs autour desquels les villages paisibles et les chiens somnolent. De temps à autre, un temple surgit, exubérant dans la lumière matinale. Les premiers rayons rasants d’un soleil rougeoyant en exagèrent les couleurs. Tout scintille comme si l’aube avait le goût de l’or.

Il me faut adapter mes journées. Il fait chaud, terriblement. L’après-midi, le thermomètre dépasse allègrement 40 degrés. Alors je me lève avant 6 heures. Porté par le vent, j’atteins souvent 120 kilomètres avant midi. Il ne reste qu’une poignée d’heures dans la fournaise du jour avant de trouver, au bord de la chaussée, un petit hôtel rural mais confortable déniché sur Google Maps : le plus souvent d’abordables bungalows de béton, d’une propreté presque parfaite et lentement climatisés. On y dort comme dans une chambre froide, paré pour le combat du lendemain.

En trois jours, j’atteins Sukhothai, que je décide de parcourir aux aurores, non sans avoir profité, la veille, de la piscine de l’hôtel, luxe minuscule, mais délicieux. En cette journée du patrimoine, les entrées sont gratuites.
L’ancienne capitale déploie son charme calme et harmonieux. Derrière les temples se devinent des filiations khmères ou hindoues. Sukhothai est une belle surprise, un « mini Angkor » presque désert à cette heure. Le soleil matinal, rouge et lumineux, contraste dans le ciel poussiéreux et fraye son chemin entre les pagodes pointues et les immenses Bouddhas bienveillants.
Je poursuis 80 kilomètres plus loin vers Si Satchanalai, lointain cousin encore moins fréquenté. Ici, la chaleur de l’après-midi écrase les temples imposants et les pagodes, qui semblent se cacher dans la forêt, mi-engloutis, mi-protégés.

En cette fin de saison sèche, le ciel devient de plus en plus laiteux. Plus on file vers le nord, plus la végétation se teinte de brûlé et d’orangé.
Les premiers reliefs apparaissent. Avec ces températures, je me prépare à chaque montée comme on appréhende un col himalayen. Dans un rythme prudent, je m’applique à les passer le matin.

Derniers repas thaïlandais, leurs saveurs franches et contrastées, puis je m’avance vers le Mékong. De l’autre côté, le Laos.

Bien que les paysages n'aient pas la grandeur des montagnes, j'ai beaucoup apprécié la plaine thaïlandaise. Beaucoup de petites routes, peu de trafic, et pas de touriste. Et parfois, de belles rizières. Paisible. Et à refaire, certainement.

Laos

Poussière et casinos

Au Laos, la route n’est plus ce réseau docile et éclaté. Ici, elle impose ses reliefs, sa surface capricieuse, vallonnée et poussiéreuse.
Quelques camions se succèdent. Lors des montées, aux heures les plus chaudes, je m’agrippe parfois à des bouts de leur remorque. Plus loin, l’asphalte devient piste. Chaque bus, chaque camion projette alors des monticules cendrés qui ont déjà recouvert depuis longtemps les maisons près de la chaussée.

Au bord de la route, des cris. À ma vue, des enfants surgissent, avant de lancer des « Sabaïdii ! » enthousiastes — salutations sonores, syllabes simples et salutaires qui traversent la poussière de leur battement joyeux.

J’avais hésité à revenir, huit ans après, à Luang Prabang — une ville que j’avais particulièrement aimée, l’une des plus délicates d’Asie, avec ses temples feutrés et ses soirées aux couleurs de cuivre au bord du Mékong. Mais j’ai préféré cette fois centrer mon itinéraire sur la plaine thaïlandaise. Et le Laos n’était, cette fois, qu’une petite parenthèse.

Ainsi, j’atteins Boten en moins de deux jours, au bout d’une route défoncée où s’entassent des centaines de semi-remorques, patientant sagement le temps de franchir la frontière.
Des avenues larges, rectilignes, propres et perpendiculaires, des immeubles modernes de béton frais qui se dressent tels des gratte-ciel entre deux chantiers. Des enseignes lumineuses, des casinos, des clubs de karaoké, des restaurants chinois : Boten n’a pas le visage du Laos et de tous ces villages traversés, souvent faits de simples maisons de bois sur pilotis. La ville est une excroissance, une enclave économique construite par la Chine et tournée vers son puissant voisin. Une ville factice en perpétuelle construction. Le temps d’obtenir des yuans, et je traverse la frontière. Je suis déjà arrivé en Chine.

Chine (Yunnan, Sichuan)

Un printemps au Yunnan

À Mengla, la Chine se présente d’abord sous sa forme la plus ordonnée : larges avenues propres et quadrillées, façades clinquantes et agencées, immeubles impeccables, boutiques achalandées. Sous un soleil printanier, je m’échappe sur une route discrète qui serpente entre lac et montagnes arborées. Les montées et les descentes s’enchaînent à un rythme régulier, dans la douceur humide de ces régions subtropicales. Au creux des vallons, de petits villages daï. Certains ont été mis en valeur et rénovés pour une poignée de touristes locaux. On n’en trouve pourtant aucune suggestion dans les guides, ni aucune mention dans les blogs. Pour moi, ce sont autant de très belles surprises.

Les Daï sont en Chine les ethnies thaï qui peuplent les villages dans le sud du Yunnan. Sur ma route, certains villages, comme ici Manla, ont été réhabilités. Ce ne sont pas les plus célèbres, mais ce sont assurément de belles surprises, tant ils demeurent encore peu fréquentés.

Sur ces petites routes peu fréquentées, défilent aussi des plantations de thé : le célèbre Pu’er. Les pentes se plissent alors parfois en rangs verts et réguliers.
On y fait de belles rencontres, même si elles sont toujours limitées par mon niveau en mandarin. C’est probablement ce qui me manque le plus ici.

Ces villages marquent l’un des points de départ de la Tea Horse Road, l’ancienne route du thé et des chevaux. Un maillage de pistes commerciales millénaires, qui permettait de troquer galettes de thé contre chevaux de guerre (principalement tibétains) alors si précieux pour l’administration impériale.

Le vent me porte sur des rubans d’asphalte ensoleillés bordés de fleurs violettes. Pendant plusieurs centaines de kilomètres, mon itinéraire suit la G215, qui traverse ici de longues vallées agricoles. On y cultive tout ce qui peut pousser : le thé, bien sûr, mais aussi les bananes, le colza, les fraises, les choux, et même un peu de canne à sucre. La route du thé s’est bien diversifiée.

De petites routes à flanc de montagne longent les plantations de thé. Ici, point de trafic, et de très beaux paysages vallonnés.

Au début de la journée, devant les petites échoppes de nouilles, des dizaines de gens sont déjà penchés, installés sur de minuscules tabourets, assis comme à la table d’une maison de poupée. Les bols remplis de bouillon parfumé, les baguettes plongent, ressortent, s’emmêlent. Et la foule accomplit ce geste commun, précis, presque cérémoniel. Dans le matin encore frais, le bruit des nouilles, savoureuses et épicées, devient mon rituel qui se clôt toujours dans un soupir apaisé.

Weishan, Dali, Lijiang, ou encore Shaxi : des villes et des villages au cœur de l’ancienne route du Thé et des Chevaux. Des villages Hui (musulmans) ou Baï qui conservent de très belles demeures commerçantes, leurs patios fleuris, et leurs belles façades où l’on devine, calligraphiées, les vœux et les devises familiales.
Parmi toutes ces étapes, ma préférence va pour la moins connue : Weishan. Pour le reste, il suffit que les autorités décrètent qu’un village ait un potentiel pour qu’il suscite immédiatement l’intérêt de plusieurs dizaines de milliers de touristes chaque jour. Et je ne parle même pas de Dali ou de Lijiang, cette dernière étant inscrite au patrimoine de l’UNESCO depuis plus de 30 ans. Aussi, des villages comme Shaxi ou Xizhou ont perdu tout leur charme et sont devenus ni plus ni moins que des parcs d’attractions totalement artificiels, des amas de maisons maquillées en décors, un alignement de boutiques de mode.

Il suffit pourtant de s’éloigner de quelques kilomètres, dans les villages voisins. Mon itinéraire s’écarte alors délibérément des grands axes. Entre chaque champ, d’élégantes bâtisses familiales aux avant-toits baroques côtoient d’anciennes maisons baï dans un dédale d’étroites routes bétonnées. Un méli-mélo de neuf et d’ancien. Tout paraît si tranquille.
À chaque hameau, un gang de mamies engoncées sur des bancs — ou sur des fauteuils laissés dehors spécialement pour elles — parfois accompagnées de leur complice masculin. Elles jouent aux cartes, sirotent un thé, trient des graines de soja. Moi, je les appelle les Chismosas, tant je les imagine se raconter des potins.
Je demande si je peux prendre une photo : on me fait signe de me joindre à elles sur le canapé. L’occasion, avec l’aide de Google Traduction, de m’entraîner à parler mandarin. Bref, d’une pierre deux coups…
Tous ces villages sans nom et a priori sans attrait sont mon véritable coup de cœur.

Le temple des trois pagodes est le monument emblématique de Dali. Des pagodes du IXe siècle surplombent le lac Erhai de plus de 40 mètres de haut. Mais la restauration abusive, le prix du ticket (20 euros) et surtout les foulent me dissuadent d'entrer.
Lijiang est de loin la ville la plus célèbre du Yunnan et l'une des plus visitées en Chine. Pour éviter les foules, il suffit de sillonner ses ruelles dès l'aube, entre 6 et 7 heures du matin, alors que les échoppes sont encore fermées. Belle surprise, il n' a personne sur le belvédère qui offre le plus beau panorama sur la ville et ses toits.
Aux portes du Tibet

Les cols grandissent. Les matinées se refroidissent. Jour après jour, le voyage se resserre autour des hauts reliefs.
À la sortie de Lijiang, je contourne les Monts du Dragon de Jade par une petite route parfaite, discrète, presque secrète. Puis je remonte une vallée encaissée vers l’extrême nord du Yunnan, vers Shangri-La, aux portes du Tibet, là où commence la dernière partie de mon voyage.

Le haut plateau a des allures d’arrière-saison : prairies sèches de fin d’hiver, immenses forêts de sapins sombres, et ce froid mordant chaque matin. À plus de 3 000 mètres, chaque éclaircie libère une lumière pure et des ombres nettes.
Il y a une vingtaine d’années, Shangri-La s’appelait encore Zhongdian. Les autorités, en quête d’un nouveau site pour répondre à la renommée grandissante de Lijiang et Dali, ont mis en scène le lieu mythique des Horizons perdus comme un concept marketing. Ainsi, en devenant « la » Shangri-La, Zhongdian s’est emparée des images de la lamaserie utopique.
Pourtant, Shangri-La m’apparaît encore trop artificielle : une ville recomposée, lissée, et refaçonnant l’idée du Tibet. Alors je sélectionne soigneusement les lieux que je souhaite visiter.
Comme souvent, on trouve un moyen de contourner les foules : au petit matin, alors que les guichets n’ont pas encore ouvert, je rejoins un promontoire face à l’imposant monastère. Songzanlin et ses airs de petit Potala aux dorures satinées semble se tenir dans le reflet silencieux d’un lac. De Shangri-La, je n’en demandais pas plus.

Shangri-La n'offre que peu d'intérêt. La ville vaut surtout pour le monastère de Songzanlin et ses ors aux airs de petit Potala. Là encore, je prends soin d'éviter les foules : un départ tôt le matin, uniquement pour profiter des beaux belvédères.

Je retrouve la G215. Elle traverse des gorges et des montagnes arides auxquelles se suspendent les maisons tibétaines, faites de pisé d’un blanc éclatant. Les éclaircies se comptent sur les doigts d’une main. Le froid s’installe, les températures glissent parfois sous zéro. Je suis enrhumé. Ce n’est pas un temps pour faire du vélo, et encore moins pour avaler des cols à plus de 4 500 mètres. La plaine de Thaïlande me semble si lointaine. C’était pourtant il y a moins de trois semaines.

Alors, selon l’humeur, je compose, et je cède aux ouvrages colossaux que les Chinois ont construits et continuent de réaliser. Un jour maussade, j’évite un col à plus de 4 900 mètres pour lui préférer une nouvelle route qui longe le fleuve Yangtsé. Elle coupe la montagne à coups de tunnels. Sur près de 30 kilomètres, ces percées s'enchaînent dans une obscurité éclairée par la lumière faiblarde des néons.
Sur la route, il y a bien sûr les camions — ceux des chantiers, ceux qui charient la montagne elle-même. Mais il y a aussi des motards, quelques camping-cars, et surtout des cyclistes. Beaucoup. Certains ont même des montures étonnamment élaborées : cadres de carbone, roues profilées, silhouettes affûtées. Tous montent vers Lhassa, lieu de pèlerinage spirituel et touristique.
Plus au nord, les cols se faufilent entre de belles forêts de conifères et traversent des paysages très alpins. Chaque col a son tunnel. Et l’on construit encore, plus bas, d’autres ouvrages, d’autres routes, d’autres passages. Partout en Chine, la géographie se réécrit à coups de béton.

Un hiver dans le Kham

Entre les hauts cols s’ouvrent des vallées alpines. Des yaks, partout, et leurs masses lentes et laineuses. On y traverse aussi de beaux bourgs et de somptueux monastères perchés, faits de rouge et d’ors, qui surveillent chaque vallée comme des forteresses de foi. Après Baiyu, puis Babang, vient Dêgê — l’un des foyers les plus vivants de la culture tibétaine. Là, une imprimerie fondée au début du XVIIIᵉ siècle continue d’éditer à la main les textes sacrés du bouddhisme nyingma.
Dans ce petit monde clos, tout est réglé par pièces et par gestes. Dans certaines salles, on prépare les planches : des blocs de bois soigneusement traités, gravés d’une écriture profonde et patiente, dont les mantras sont relus mille fois à voix haute puis corrigés. Plus loin, dans une chorégraphie synchronisée et cyclique, un homme enduit la planche d’encre au pinceau, tandis qu’un autre pose la feuille de papier puis la lisse au rouleau. Les feuilles imprimées sont ensuite retirées, empilées, séchées, stockées. Une lumière oblique pénètre par endroits, en lames fines, dans les salles sombres où s’empilent les milliers de rouleaux sacrés.

L'imprimerie de Dêgê est certainement l'un des temps forts de mon voyage. Le lieu dégage une grande spiritualité. Et, comme des centaines de Tibétains, je circumambule aussi autour de l'imposant édifice.

Le lieu dégage une spiritualité profonde. Comme des milliers de Tibétains (ou plutôt Khampas), familles entières, jeunes et vieux mêlés, je circumambule aussi autour du site. D’ailleurs, ici, tout y est prétexte : chörten, stupas, temples, murs de mani, pierres gravées. Rares sont les visiteurs, même Han. On est loin du tourisme de masse des principales villes du Yunnan, loin aussi — je l’imagine — des grandes scènes tibétaines de Lhassa ou de Shigatsé. Dans ces vallées du Kham, la ferveur n’a pas besoin de vitrines. Et à chaque village, je n’ai qu’à lancer énergiquement un « Tashi delek » pour recevoir les plus beaux des sourires.

Parmi la pléïade de monastères surspendus aux montagnes, Babang (ou Palpung) est certainement l'un des plus majestueux. Ce monastère érigé au début du XVIIIe siècle surplombe une vallée sauvage. Cela faisait des années que je songeais m'y rendre.

Plus haut, d’autres monastères : Dzögchen est l’un des principaux centres du courant nyingma. Les températures sont glaciales, la neige tombe sur les montagnes. Mon itinéraire s’enroule dans les reliefs et descend timidement le long de la rivière Yalong, long ruban d’eau brunâtre qui se faufile dans un chapelet de méandres. Des milliers de yaks encore, et presque autant de marmottes, ces petites sentinelles de prairie annonçant le début du printemps et surgissant au bord de la route avant de disparaître d’un coup dans l’herbe.

Dans les villages, certaines maisons tibétaines modernes conservent le cachet des anciennes : murs de pisé, couleurs franches, encadrements de fenêtres fraîchement repeints. Et j’atteins enfin Garzê, ultime ville de mon voyage.

Cinquante kilomètres me séparent de l’aéroport. Comme souvent dans leurs ouvrages, les Chinois n’ont pas choisi la facilité : l’aéroport est posé sur un col à plus de 4 000 mètres, et il n’y a qu’un seul vol par jour. Manque de chance, ce vol est annulé pour cause de météo. Et je dois attendre une journée de plus, au milieu de nulle part.
Sur la route, je croise une pèlerine qui avance en se prosternant, mètre après mètre, vers Lhassa. Le Potala est encore loin, près de trois mois de voyage. C’est le premier pèlerin que je vois : l’hiver, ils sont moins nombreux. Je fouille mes sacoches à la recherche d’une collation, d’une boisson à lui donner. Je suis admiratif de son courage et de sa dévotion. De quoi oublier les pourcentages de la montée.

Puis vient le vol pour Chengdu, escale avant le retour. J’aurais pu aller saluer les pandas. J’ai préféré une dernière sortie à vélo, dans la campagne proche de l’aéroport, sous un ciel printanier.
De belles pistes cyclables longent des rangées d’immeubles flambant neufs ; puis de petites voies s’échappent vers le lac de Sancha, paisible et propice à la pêche. Dans les villages, des groupes se rassemblent pour des séances de karaoké : dans un petit parc, des voix s’élèvent, et la musique déborde jusqu’à la route.
Pendant ces journées fériées, le trafic se fait plus léger : les habitants filent vers les sites les plus prisés, et les agglomérations deviennent respirables. J’en profite pour savourer une dernière fois la cuisine du Sichuan, chaleureuse et parfumée — pour moi la meilleure au monde — et je termine mon voyage avec une certitude : ce voyage en Chine ne sera pas le dernier.

Voyage précèdent: "D'un océan à l'autre"